dimanche 6 janvier 2008

Sauvons l'univers !


Je suis un médiocre. Mes rêves sont des produits standardisés, assemblés à la chaîne par des milliards d’esclaves consentants ; leur fabrication a coûté une misère, et pourtant j’ai dû hypothéquer mon âme pour me les offrir. Toutes mes idées sont reçues passivement : comme une oie, on m’en a gavé depuis ma naissance. Mon cerveau est gras, lardé de suffisance par un monde tout aussi fat. Relever cette tête adipeuse au-dessus de la fange dans laquelle on la traîne constamment est un effort considérable. De tout côté on tente ma panse spirituelle avec une nourriture abondante, mais malsaine. De tout côté les médiocres flattent le médiocre que je suis, et adorent des idoles plus médiocres encore, dans ce gigantesque poulailler qu’est notre beau et grand 21ème siècle. Blurp.

Pourtant, parfois, des éclairs de grâce traversent le gras épais qui distend mon tissu synaptique. Ils me révèlent, l’espace d’un court instant, les champs Elysées juste derrière la clôture, ni haute ni électrifiée. Je tire fierté de ma conscience supérieure, j’en fais un trophée que je garde jalousement à côté des rares déjà engrangés. Je capitalise. Je deviens coq dans la basse-cour, puis passe rapidement du coq à l’âne : j’oublie l’extase fugace, réserve sa méditation à un futur qui n’arrivera jamais, puisqu’on me destine à l’abattoir, comme tous mes compagnons d’infortune. Après l’effort, le réconfort : j’ai bien mérité une double ration. Je replonge ma gueule bouffie d’orgueil dans l’auge, comme l’autruche cache ses yeux dans le sable. Blurp.

Un grain, que le vent du destin a charrié depuis le jardin d’Eden tout proche, vient se mêler à la mauvaise graine, comme un pépin dans le rouage des temps modernes. A peine l’ai-je ingurgité, que s’opère un miraculeux alignement de galaxies au cœur de mes particules élémentaires. Des mots traversent la conscience universelle de part en part, mais en cet instant je crois être le seul à les entendre. Voici la meilleure transcription que ma langue fourchue peut faire de ce souvenir divin :

« Humanité ! LUnivers est en danger, et tu es née pour le sauver ! Les Hommes, enfin, ne doivent faire qu’un, rassemblés autour de ce désir suprême ! Ils sont la flèche que la nature aveugle a décochée vers un ennemi qu’elle devine dans l’ombre, vers une cible incertaine, pas plus grande qu’un atome perdu dans l’univers. Et pourtant, Homme, Toi qui vois, Toi qui verras plus encore, cette cible, tu peux, tu dois la toucher ! Trouve le Point d’équilibre entre chaque élément, et tu trouveras l’Axe du Tir salvateur, tu trouveras le Bien souverain, tu trouveras la Vérité ! »

 
Mes cellules pétillent, ma tête froide devient magma, les pensées éclatent dans ma conscience comme les bulles d’un space soda ; un océan de champagne supernova submerge mon crâne ouvert au ciel et y dissout le sirop de la culture pop. Mon intelligence primitive ne peut embrasser l’infini qui l’assaille. J’ai l’impression de faire du rodéo sur la queue de Dieu, tel un téméraire morpion.

 
« Mais ma mort approche ! Je n’ai pas le temps ! Je ne suis qu’un petit con !
 

- Maillon de la Conscience universelle, ta fin n’est pas dans ta mort, mais dans celle de ton espèce ! De l’écartèlement de tes membres, Humanité, tu finiras par mourir, et l’Univers avec toi, si le Désir plus jamais ne t’anime. Ensemble, Hommes, vous inventerez la Perfection ! Car vous êtes le joyau de la Création ! Bons, mauvais, par votre Imagination vous deviendrez Dieu ! Si vous le désirez, vous dompterez l’Espace infini, vous dompterez le Temps, vous dompterez la Mort ! »
 

A ces mots, un torrent acide sourd dans ma gorge ; en un instant, je dégueule mes 23 ans d’esclavage, lavé par ce vomitif divin, puissant et mystérieux, qui chasse de mes entrailles la velléité, et ne me laisse qu’un goût de désir jusque là inconnu. J’ai trouvé un but à ma vie ! Et quel but ! Sauver l’univers ! Il me pousse une trique priapique, propre à faire une belle brochette de tous les mal-baisés de cette planète.
« Les beaux et les laids, les libres et la lie, les pleins et les liés, je suis prêt à t’accueillir tout entière dans mon lit, Humanité ! Je ferai entrer le jour dans l’inconnu de tous tes sombres orifices, pour y dénicher la vérité ! Non, on n’est pas peu de chose ! Humains, animaux, végétaux, éléments, morts et vivants, nous avons un univers à sauver ! Rejoignons-nous dans une grande partouze cosmique ! » crie tout mon être en langage phéromonocodé. Mes pairs médiocres ne déchiffrent pas le message. Rien ne les excite plus que la déchéance : ils ne veulent pas goûter à la prodigieuse semence, et ne voient que mon grain.

« Je reviendrai vous sauver ! » hurlé-je dans le silence indifférent de leurs ruminations nombrilistes. Séchant mes larmes, je franchis en tremblant la seule frontière par moi connue du pays de Conscience. Je m’aventure à la recherche du temps perdu ; je n’ai pas d’amertume dans la bouche, juste un goût de futur délicieux. Une contrée pleine de promesses s’ouvre à mon ambition, où les problèmes sont les jeux favoris des géniaux autochtones, qui pour passer le temps s’amusent à trouver des solutions. Ambassadeur des hommes médiocres, j’observe avec honte et admiration le peuple divin, je ne comprends ni leur langue, ni leurs coutumes, mais partout je sens le parfum de la grâce, qui m’encourage à persister dans l’étude de leurs mœurs charmantes. J’apprends à m’acclimater, et les progrès sont fulgurants : ici le temps passe plus vite, mais la mort se rapproche plus lentement, car la vie est plus dense.

Je me sens bien seul, pourtant, témoin unique de mon bonheur. Régulièrement, il me vient l’envie de rendre visite à mes compagnons laissés en retrait. A chacun de mes séjours au Pays des Joujoux, je reprends une bouchée d’oisiveté : je ne peux pas me soustraire à la coutume locale. Bientôt, la nocive habitude encrasse à nouveau mon corps et mon esprit, et cependant le goût de la Révélation ne quitte pas ma langue violée par la boue : la faim d’élévation me pousse à chercher d’autres haricots magiques pour purger mon esprit des émotions putrides, comme l’ara condamné à voler toujours vers l’antidote de sa toxique pitance.

Mais la divine catharsis ne fleurit pas en Empyrée comme les narcisses en mon pays natal. La luxuriance de cette terre des possibles finit par m’étourdir : tout m’y tente et m’y effraie, le fruit de tout acte peut me tuer comme me guérir (, craint ma conscience empoisonnée). La voix aigrelette d’un monstre goudronneux résonne depuis mon ventre malade : « A quoi bon être médiocre au pays des génies, quand tu pourrais être roi parmi les médiocres ? » Oh, bien sûr, je n’y prête que peu d’attention. Néanmoins le goût de l’espoir, fatalement, perd de son intensité dans ma bouche. Je juge le destin asinien de mes compatriotes individualistes avec un mépris grandissant, peinant à voir le joyau sous la gangue de bêtise, sans me rendre compte que je rentre dans leur Je, en oubliant peu à peu la tâche sacrée dont l’univers m’a chargé : je me repais seulement de la fierté secrète qu’elle m’inspire. Je reprends mes marques d’esclaves. Les chants apolliniens ne viennent plus me bercer ; je ne peux fermer l’œil qu’en fixant mon feu sacré mis en veilleuse ; sa flamme vacille dans mon âme endormie par la soupe. Moi je m’appelle lol.

Un jour, entre deux lampées de Star Academy, je lève des yeux las vers une toile d’araignée où a échoué une étrange petite baie. Dans la brume de ma mémoire, soudain, réminiscences d’un passé d’espérance. L’objet de ma curiosité est de couleur rouge poison, et pourtant l’ennui, plus mortel que tout ce que je peux imaginer, me pousse à goûter au fruit défendu. Sur l’écran des fumées zyklombiques, émanations génicides de la vanité ambiante, apparaît alors mon reflet. Ou plutôt… NON ! UNE VISION ! C’est un autre ! Conçu, tout comme moi, dans la matrice des rats, il est pourtant devenu oiseau. Mes victoires sont des insultes aux conquêtes de son désir. Les livres lui sont un festin journalier, quand je n’ai pour eux qu’une faim de psoque. Je reconnais dans son timbre un accent familier : me reviennent, en l’entendant, les images du pays magique, où le vent transporte les voix caressantes des génies dans les sages pénéplaines. Une langue légendaire ! Celle dont sont faits les mythes futurs. Les dieux de l’avenir soufflent parfois l’infinité de ses mots aux oreilles des chamanes qui, comme moi à présent, absorbent les substances jugées illicites en République Médiocratique. Mon altesse ego est bilingue : il doit se piquer à l’essence de laurier. Désespéré, je rends ma couronne de carton. Le lait de l’envie me cuit aux couilles. Déjà, je songe à souiller de mon désir malsain sa chair vertueuse. Mais l’aigle majestueux soudain s’envole, et ouvre mes yeux de mallophage affamé : d’un coup d’aile il dissipe la fumée, et dévoile le Pays des Merveilles, tout plein de champignons magiques, avant de disparaître à l’horizon. Des ailes me poussent entre les jambes. Maladroitement, tout seul, j’essaye de mélever. Mes milliards de parents médiocres nont pu le faire : tous ont les ailes atrophiées de poulets de batterie. Si un jour j’arrive à voler, je leur apprendrai. En attendant, je peux toujours leur faire lever les yeux au ciel : on fait parfois de bien heureuses découvertes en relevant un peu la tête.

Curieuse petite baie rouge, je te nomme red barry, puisque je ne t’ai encore trouvée dans aucune encyclopédie. C’est avec toi que s’achève cette histoire, et c’est à toi que je la dédie. Ton essence, telle une providentielle pluie de sildenafil tombée de l’espace, a ranimé en moi un désir que nos soleils artificiels menacent de flétrir : celui de faire de ce monde un rêve, comme nous y a exhortés la prophétesse Céline Dion. Qui sait combien d’univers microscopiques ont fermé la boucle de leur conscience, qui sait les terribles et intemporelles batailles qu’ils durent mener, qui sait combien sont morts au combat, pour tracer le chemin qui te fit croiser le mien, géniale semence dispersée aux quatre vents, comme tant d’autres Indices, pour féconder les esprits femelles ? Mais je t’en conjure, Génie, toi le véritable sexe fort de notre espèce, n’oublie jamais que l’esprit humain est hermaphrodite ! Puisse le zéphyr de ces louanges contourner ton noble et mystérieux Désir, et te tenir éloigné de l’Etat médiocre ! Et puisses-tu encore, par tes appas sexy, attirer dans tes filets d’autres glands tombés de l’arbre de la connaissance !

Et toi, lecteur perdu qui a eu le courage de parcourir les reliefs accidentés de ma jeune pensée, tu connais désormais l’étendue du pays de mon désir. Je ne peux t’offrir que ces fruits rabougris : voilà tout ce que mes terres encore arides ont pu produire. J’ai livré à ton jugement le seul trésor de ma médiocre existence. De grâce, affûte maintenant tes lames les plus redoutables, aiguise ta critique, et frappes-en mon cœur nu, je te l’expose sans bouclier ! Car elles ne blesseront que le mal en moi, ou bien se briseront sur l’éclatante armure de cette banale vérité : la vie est belle et mérite qu’on la préserve. Voilà tout ce qui sous-tend mon naïf discours, et pourtant, même de cela, nombre d’entre nous ne sont pas sûrs : aujourd’hui, jour d’inauguration de ce blog, un de mes voisins a sauté de son septième étage, et il sera mon deuxième dédicataire. Je lui adresse toutes mes excuses, moi qui, pas plus que vous, n’ai su lui donner des ailes. Comme l’a dit un oiseau de mauvais augure : « It is a sad, suicidal course our species seems to have taken. » Je ne me lasserai donc jamais d’être naïf.

Incontestablement, ma langue n’est pas faite de bons mots : c’est une cour des miracles où dansent les idées bâtardes et malformées, où mon inconscient recrache ce qu’il a resucé, et où la toile de mon ignorance fait danser les ombres des grands hommes qu’elle me cache. C’est un cimetière où je tente d’inhumer mon orgueil pour faire pousser mon génie ; mais de sa rocaille il ne sort que des copies, plus pâles que des spectres : les fantômes des rois inconnus que ma paresse a jetés dans d’infinies fosses communes. Ils sont des milliards qui m’accablent de leurs regards noirs !

Qu’importe. La morale qui m’attend auprès du point final de ma vie, ce phare qui me guide dans la brume hantée du regret, voilà tout ce qui mérite d’être jugé. Voici le grain qui me fit renaître. De cette fin ont jailli les branches de mes moyens. Dans mon futur a poussé mon présent, vers mon passé. Comme toute vie, la mienne puise sa sève dans le terreau de ma mort, et ma conscience éparpillée brave le cours vital vers un tronc plus résistant. Je mourrai un jour ; mais les racines de mon existence, plus futures encore, me survivront jusqu’à la fin des temps, comme celles de chaque homme sur cette terre. Il me semble que l’humanité, pour éviter sa flétrissure, doit entreprendre un voyage semblable, vers sa régression. Je crois qu’elle doit se ramasser tout entière en une seule et même graine, déposée à la frontière parfaite entre la vie et la mort, entre le bien et le mal, le futur et le passé. Qu’elle laisse ensuite la lumière de ses erreurs exciter et transformer sa chair renaissante. Qu’elle se laisse rouler ainsi sur la terre jusqu’à trouver le sol du parfait idéal, et qu’elle y plonge ses racines. Et enfin, qu’elle recommence sa croissance. J’ai l’espoir qu’un jour prochain, l’humanité soit devenue un arbre ancien et sage, passif mais robuste, immobile et croissant pourtant, arraché à la pesanteur terrestre par un soleil de grâce. (Mes respects, Madame Weil.)

Ainsi pourrons-nous sauver l’univers !
.....

11 commentaires:

Baron Rouge a dit…

Lecture échelonnée sur trois jours. Non pas par ennui, mais par fatigue chronique et surtout par envie de ne point bâcler un exercice délectable, de la même façon que je me force à ralentir ma vitesse de lecture avec mes auteurs préférés afin d'en savourer plus longtemps le suc scriptural.

Il y aurait tant à dire ; ce qui m'amène à résumer ma pensée en une phrase, évitant ainsi de noyer ce texte magnifiquement chiadé sous une exégèse qui ne lui arriverait pas à la cheville : une telle éloquence ne peut être le fruit d'un médiocre.

Une telle éloquence, si lente soit-elle à se construire, à se maîtriser, est le symbole d'un talent qui a bien fait de se faire violence et de se lancer.

Quant à la dédicace, elle est si gratifiante, la plus émouvante dont on m'ait jamais gratifié, que je souhaite l'emporter dans ma tombe, qu'on la grave sur le marbre funéraire !

Une pensée pour ton voisin.

Je ne sais qu'ajouter, sinon t'encourager PAR PITIE à continuer, à continuer de te faire violence et de brandir sur la toile les fanaux de ta révolte, à continuer la grève et de m'adjoindre à cette résistance.

"Là où s'abat le découragement s'érige l'obélique des braves".

Mes hommages, mon père.

Baron Rouge a dit…

La suite ! la suite !

DAN a dit…

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